Critique – Joker : c’est nul sans Batman

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Quoi de pire lorsqu’on fête ses 80 ans que de voir notre meilleur ennemi nous voler la vedette ? Ainsi, pendant que Batman végète, Joker débarque en salles et recueille toutes les louanges. Injustice, Dieu est parmi nous…

De Jack Nicholson à Heath Ledger en passant par ce cher Mark Hamill, tout le monde y va de son Joker préféré. Certains citent même Jared Leto, mais je ne suis pas ici pour faire l’apologie de la drogue. Ces différentes incarnations avaient toutes un dénominateur commun : vouloir manger du Batman au p’tit déj’. Ils s’inscrivent ainsi tous en opposition avec le Chevalier Noir. Celui qui nous intéresse dans le cas présent ne peut pas entrer dans ce jeu de la comparaison, puisque privé de sa Némésis, le prince du crime se transforme en Arthur Fleck et sa propre nature se voit réécrite. Tout débat qui viserait dès lors à confronter la prestation de Joaquin Phoenix avec ses prédécesseurs demeurerait stérile, puisqu’on ne parle pas du même personnage. On peut donc déjà mettre à la poubelle les futurs classements et autres articles sur le sujet (alors qu’il en avait sûrement des tonnes dans les stocks). Je te l’avais dit, c’est nul sans Batman.

Dans le prolongement de cette idée, on ne peut pas non plus rapprocher ce Joker aux autres films adaptés de comics. Bien qu’il y ait une inspiration évidente de BD comme Killing Joke, le long-métrage préfère s’abreuver au ruisseau Martin Scorsese en lui empruntant pas mal de petites choses de Taxi Driver et de La Valse des Pantins. La présence de Robert de Niro au casting n’a rien d’une coïncidence. Dans la gueguerre DC / Marvel / Sony, Todd Phillips a choisi : il les emmerde. Tel un gros doigt d’honneur à l’entertainment actuel, Joker extrait la mythologie des comics pour en faire une œuvre hommage à l’époque révolue du Nouvel Hollywood. Pas de super-héros, pas de fond vert, pas d’affrontements épiques. J’imagine déjà la tête de celles et ceux attendant l’apparition d’une chauve-souris pendant la séance pour avoir leur dose de spectaculaire, qui finiront par dire : “C’est nul sans Batman”.

Le Joker raconte sa meilleure blague

À la place, ils auront droit à un film crasseux où un homme bouffé par de gros problèmes psychologiques va se payer une descente aux Enfers destructrice dans une ville au bord de l’implosion. Le génie du Joker (et qui a lancé un vif débat aux États-Unis) est de ne privilégier aucune morale. Dans une violence crescendo, le réalisateur nous dresse un tableau macabre de ce dont il advient lorsque la société abandonne les moins privilégiés, sans pour autant donner du crédit à Fleck dont les troubles mentaux finissent par le rendre indéfendable. L’ambigu règne en maître, laissant le spectateur le cul entre deux chaises, à la fois peiné et effrayé par celui qui se métamorphose pour le pire devant ses yeux. Joker amène autant de lecture qu’il y a de regards posés sur lui et on n’a pas fini de disserter à son sujet. C’est compliqué sans Batman.

Nous voilà face à un film percutant, dont l’ambiance calfeutrée laisse traîner une tension qui finira par nous emporter. Et si le malaise devait porter un nom, ça ne serait pas tant celui du clown que celui de Joaquin Phoenix. Dans la course aux Oscars, le comédien devrait distancer ses adversaires, lui qui semble habité par les pensées noires d’Arthur Fleck. De son rire maladif à ses danses funèbres, il y a quelque chose en lui de profondément malsain qui n’aura de cesse d’avaler Arthur pour laisser place au Joker, sous les airs de violoncelle d’Hildur Guðnadóttir. Je n’y croyais pas et pourtant… c’est grandiose sans Batman.

See you, Space Cowboy !

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Avant j'écrivais des trucs intéressants.

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